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"Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse, que son visage s'illumine pour nous ; et ton chemin sera connu sur la terre, ton salut, parmi toutes les nations. Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu'ils te rendent grâce tous ensemble !" (Psaume 67)

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mercredi 30 mars 2016

Comment garder la paix intérieure ?

par Calliste et Ignace Xanthopouloi


Celui qui commence à se consacrer à l'hésychia* doit passer le jour et la nuit voué à cinq oeuvres par lesquelles il sert Dieu:

1) Dans la prière, c'est-à-dire le souvenir du Seigneur Jésus Christ  ("Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pêcheur") continuellement introduit dans le coeur sans nulle pensée et imagination étrangères. La prière se découvre dans la pure humilité, à l'intérieur de sa chambre, à travers les jeûnes et les veilles. 

2) Dans la psalmodie*

3) Dans la lecture du Psautier sacré, de l'Apôtre (lettres de Paul), et des Saints Evangiles, des écrits des saints Pères théophores*, et particulièrement des chapitres sur la prière, la sobriété et la vigilance.

3) Quant aux autres enseignements divin de l'Esprit, dans le souvenir des péchés qui met le coeur en peine, dans la méditation du Jugement de Dieu, ou de la mort, ou dans la réjouissance et d'autres sujets semblables.

4) Et dans le petit travail des mains, pour museler l'acédie*.

Puis de nouveau se remettre à la prière quand bien même la chose serait dure, jusqu'à ce que l'intelligence s'habitue à rejeter aisément sa propre agitation en étant tout entière occupée du Seigneur Jésus Christ, par le souvenir constant, par continuellement tendu vers le trésor intérieur - lieu secret du coeur - et par un enracinement profond.


*Hésychia: tranquillité,  silence, repos, douceur, paix de l'âme, paix intérieure.
*Psalmodie: chant des Psaumes
*Théophore: porteur de Dieu.
*Acédie: perte de goût pour la prière, dégout des choses spirituelle, lassitude.




CALLISTE ET IGNACE XANTHOPOULOI, Centurie spirituelle, Philocalie des Pères neptiques, Bellefontaine, 2005, p. 583.

lundi 8 juin 2015

La prière de Jésus: comment et pourquoi ? (4) Quand la prière descend dans le coeur.

par Mgr. Kallistos Ware




Prière du coeur

L’invocation du Nom répétée, en unifiant davantage notre prière, la rend en même temps plus intérieure, plus une part de nous-mêmes - non pas quelque chose que nous faisons à des moments particuliers, mais quelque chose que nous sommes tout le temps ; pas un acte occasionnel mais un état continu. Une telle manière de prier devient vraiment la prière de l'homme tout entier prière dans laquelle les mots et la signification de la Prière sont pleinement identifiés avec celui qui prie.
Ce n'est pas assez d'avoir des temps de prières : chaque acte, chaque geste, même un sourire, doit devenir une hymne d'adoration, une offrande, une prière. Nous devons offrir non ce que nous avons, mais ce que nous sommes. C’est ce dont le monde a besoin par-dessus toute autre chose : non de gens qui disent des prières avec plus ou moins de régularité, mais des gens qui sont " prière ".

L’invocation du Nom commence, comme toute autre prière, comme une prière vocale, dont les mots sont prononcés avec la langue par un effort délibéré de la volonté. En même temps, encore une fois par un effort délibéré, nous concentrons notre intellect sur le sens de ce que dit notre langue.
Avec le temps et le secours de Dieu, notre prière devient plus intérieure. La participation de l'intellect devient plus intense et plus spontanée, tandis que les sons énoncés par la langue deviennent moins importants ; pour un moment, peut-être, ils cessent complètement et le Nom est invoqué en silence, sans aucun mouvement des lèvres, par l'intellect seul. Quand ceci se produit, c'est que nous sommes passés, par la grâce de Dieu, du premier niveau au second.

Mais le voyage intérieur n'est pas encore achevé. Un homme est beaucoup plus que son esprit conscient ; outre son cerveau et ses capacités de raisonnement, il y a ses émotions et ses affections, sa sensibilité esthétique, en même temps que les couches instinctives de sa personnalité. Tout ceci a un rôle à jouer dans la prière, car l'homme en entier est appelé à prendre part à l'acte total de l'adoration. Comme une goutte d'encre qui tombe sur un buvard, l'acte de la prière devrait s'étendre régulièrement vers l’extérieur à partir du centre cérébral de la conscience et du raisonnement jusqu'à ce qu'il imprègne chaque partie de notre être.
En termes plus techniques, ceci signifie que nous sommes appelés à avancer du second niveau au troisième : de la prière de l'intellect à la prière de l'intellect dans le coeur. Le " coeur " dans ce contexte doit être compris au sens sémitique et biblique plutôt qu'au sens moderne, comme désignant non pas seulement les émotions et les affections, mais la totalité de la personne humaine. Le coeur est l'organe premier de l'être de l'homme, " le moi le plus profond et le plus vrai, qu'on n'atteint qu'a travers le sacrifice, à travers la mort."

Interprété de cette façon, le coeur est beaucoup plus qu'un organe matériel dans le corps : le coeur physique est un symbole extérieur des possibilités spirituelles sans limites de la créature humaine, faite à l'image et à la ressemblance de Dieu.
Pour accomplir le voyage intérieur et atteindre à la vraie prière, il est nécessaire d'entrer dans ce centre absolu, c'est-à-dire de descendre de l'intellect dans le coeur. Plus exactement, nous sommes appelés à descendre non de mais avec l'intellect. Le but n'est pas seulement " la prière du coeur " mais " la prière de l'intellect dans le coeur ", car les formes conscientes de l'entendement, y compris la raison, sont un don de Dieu et doivent être utilisées à son service, non rejetées. Cette " union de l'intellect avec le coeur " signifie la restauration de la nature déchue et fragmentée de l'homme, sa restitution dans son unité originelle. La prière du coeur est un retour au Paradis, un mouvement inverse de la Chute, le recouvrement du status ante peccatum. Ceci signifie que c'est une réalité eschatologique, un gage et une anticipation de l'âge à venir - quelque chose qui, dans l'âge présent, n’est jamais pleinement ni entièrement réalisé.
La prière du coeur, donc, désigne le point où " mon " action, " ma " prière, s'identifie explicitement avec l'action continuelle d'un Autre en moi. Ce n'est plus la Prière à Jésus, mais la Prière de Jésus lui-même.


Le but final de la prière

L'objectif final peut être valablement décrit par l'expression patristique de théosis, " déification " ou " divinisation ". Comme le dit l’archiprêtre Serge Boulgakov : " Le Nom de Jésus présent dans le coeur humain lui confère le pouvoir de déification49. " " Le Logos devint homme, dit saint Athanase, pour que nous puissions devenir Dieu. " Celui qui est Dieu par nature prit notre humanité pour que nous, hommes, nous puissions avoir part par grâce à sa divinité, devenant " participants de la nature divine " (2 P 1,4). La Prière de Jésus, adressée au Logos incarné, est un moyen de réaliser en nous le mystère de la théosis, par lequel l'homme parvient à la vraie ressemblance avec Dieu.
La Prière de Jésus, en nous unissant au Christ, nous aide à prendre part à l'inhabitation réciproque, ou périchorésis, des Trois Personnes de la Sainte Trinité. Plus la Prière devient une part de nous-mêmes, plus nous entrons dans le mouvement d'amour qui passe constamment entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

L’invocation du Nom, bien pratiquée, engage chacun plus profondément dans la tâche qui lui est assignée ; elle rend chacun plus efficace dans son action, elle ne coupe pas des autres mais relie les gens entre eux en les sensibilisant à leurs peurs et à leurs angoisses d'une manière qui n'a jamais existé auparavant. La Prière de Jésus fait de chacun " un homme pour les autres ", un instrument vivant de la paix de Dieu, un centre dynamique de réconciliation.

La prière de Jésus: comment et pourquoi ? (3) La lutte contre la distraction et les pensées.

par Mgr Kallistos Ware


La lutte contre la distraction

Aussitôt que nous essayons sérieusement de prier en esprit et en vérité, tout d'un coup nous devenons conscients d'une manière aiguë de notre désagrégation intérieure, de notre manque d'unité et d’intégrité. En dépit de tous nos efforts pour nous tenir devant Dieu, des pensées continuent à remuer sans arrêt et sans but dans notre tête, comme le bourdonnement des mouches. Contempler signifie tout d'abord être présent où on est - être ici et maintenant. Mais habituellement nous nous trouvons nous-mêmes incapables d'empêcher notre esprit de vagabonder sans but dans le temps et dans l'espace. Nous rappelons le passé, nous anticipons l'avenir, nous tirons des plans pour ce qui est à faire après ; les gens et les lieux se présentent à nous dans une succession sans fin. Nous manquons de la puissance de nous recueillir en nous-mêmes dans le seul endroit où nous devrions être - ici, en présence de Dieu ; nous sommes incapables de vivre pleinement dans le seul moment du temps qui existe vraiment - maintenant, le présent immédiat. Cette désagrégation intérieure est l'une des plus tragiques conséquences de la Chute.

Que devons-nous faire ? Comment devons-nous apprendre a vivre dans le présent ? Comment pouvons-nous saisir le kairos, le moment décisif, le moment opportun ? C'est précisément sur ce point que la Prière de Jésus peut aider. L’invocation répétée du Nom peut nous amener, avec la grâce de Dieu, de la division à l'unité, de la dispersion et de la multiplicité à l'un.

La confrontation directe, la tentative d'extirper et d'expulser par un effort de volonté des pensées, ne sert souvent qu'à donner plus de force à notre imagination. Violemment réprimées, nos divagations ont tendance à revenir avec une force accrue. Au lieu de lutter contre nos pensées directement et d'essayer de les éliminer par un effort de volonté, il est plus avisé de nous en détourner et de fixer notre attention sur autre chose. Plutôt que de fixer à l’intérieur notre regard sur une imagination turbulente et de nous concentrer pour nous opposer à nos pensées, nous devrions regarder en haut vers le Seigneur Jésus et nous remettre entre ses mains en invoquant son Nom ; et la grâce qui agit par son Nom triomphera de ces pensées que nous ne pouvons pas supprimer par nos propres forces. Notre stratégie spirituelle devrait être positive et non négative : au lieu d'essayer de nous vider l'esprit de ce qui est mauvais, nous devrions le remplir de la pensée de ce qui est bon.

Pensées et images se présentent inévitablement à nous durant la Prière. Nous ne pouvons en arrêter le courant par une simple injonction de la volonté. Il est peu ou pas du tout valable de nous dire à nous-mêmes : " arrête de penser " ; nous pourrions aussi bien dire : " arrête de respirer ". " L'intellect rationnel ne peut rester inactif ", dit saint Marc le Moine29 ; des pensées ne cessent de le remplir de leur incessant bavardage, comme le chant des oiseaux à l'aube. Mais tandis que nous ne pouvons faire disparaître brusquement ce bavardage, nous pouvons au contraire nous en détacher, en " attachant " notre esprit toujours actif " à une seule pensée, ou la pensée de l'Un uniquement ", - le Nom de Jésus.

Par la répétition du Nom, nous sommes aidés à mettre à l'écart, à laisser passer nos imaginations sans consistance ou pernicieuses et à les remplacer par la pensée de Jésus. Mais bien que l'imagination et la raison discursive ne doivent pas être violemment réprimées en disant la Prière de Jésus, il ne faut certainement pas les encourager activement. La Prière de Jésus n'est pas une méditation d'événements spécifiques de la vie du Christ, ou de quelque parole ou parabole évangéliques ; encore moins est-ce une manière de raisonner et de discuter intérieurement de quelque vérité théologique telle que la signification du homoousios ou le dogme de Calcédoine. À ce point de vue, la Prière de Jésus doit être distinguée rigoureusement des méthodes de méditation discursive, populaires en Occident depuis la Contre-réforme (Ignace de Loyola, François de Sales, Alphonse de Ligori, etc.).
En invoquant le Nom, nous ne devrions former délibérément dans notre esprit aucune image visuelle du Sauveur. C'est une des raisons pour lesquelles nous disons la Prière dans l'obscurité, plutôt qu'avec les yeux ouverts devant une icône. " Garde ton esprit libre de toutes couleurs, images et formes, nous presse saint Grégoire le Sinaïte, garde-toi de l'imagination (phantasia) dans la prière - autrement tu pourrais trouver que tu es devenu un phantaste au lieu d'un hesychaste. " " Pour ne pas tomber dans l'illusion en pratiquant la prière intérieure, déclare saint Nil Sorski, ne te permets aucun concept, aucune image, aucune vision. " Ne place aucune image intermédiaire entre l'esprit et le Seigneur quand tu pratiques la Prière de Jésus, écrit l'évêque Théophane, le point essentiel est de demeurer en Dieu, et cette manière de cheminer devant Dieu signifie que tu vis avec la conviction toujours présente à la conscience que Dieu est en toi, comme il est en toute chose : tu vis dans la ferme assurance qu'il voit tout ce qui est en toi, te connaissant mieux que tu ne te connais toi-même.


C’est seulement en invoquant le Nom de cette manière - non en formant des images du Sauveur, mais simplement en " sentant " sa présence - que nous ferons l'expérience de la pleine puissance de la Prière de Jésus pour nous constituer comme un tout et nous unifier.

Pour la présentation biographique de Mgr Kallistos Ware, cliquez ici

Extraits tirés de : WARE Kallistos, in Elisabeth Behr-SigelLe lieu du coeur : 
Initiation à la spiritualité de l‘Église orthodoxe, Paris, Cerf, 1989. 

mercredi 3 juin 2015

La prière de Jésus: comment et pourquoi ? (2) : l'efficacité.

par Mgr Kallistos Ware



En quoi, demandons-nous, résident la séduction particulière et l'efficacité de la Prière de Jésus ? Peut-être avant tout en quatre points : premièrement, dans sa simplicité et sa souplesse ; deuxièmement, dans son caractère complet ; troisièmement, dans la puissance du Nom ; et quatrièmement, dans la discipline spirituelle de la répétition persévérante. Reprenons ces points dans l'ordre. 
[NB les points 1 et 2 sont présentés dans un précédent article, ici ne figurent que les extraits du point 3. Le point 4 sera l'objet d'un prochain article]

3. La puissance du Nom

" Le Nom du Fils de Dieu est grand et sans limites et soutient l'univers entier. " 
Ainsi est-il affirmé dans le Pasteur de Hermas, et nous n'apprécierons pas le rôle de la Prière de Jésus dans la spiritualité orthodoxe à moins que nous n'ayons quelque intuition de la puissance intrinsèque et de la force du Nom divin. 
Si la Prière de Jésus est plus efficace que d'autres invocations, c'est parce qu'elle contient le Nom de Dieu.

Dans l'Ancien Testament, comme dans d'autres cultures anciennes, il y a une identité effective entre l'âme de l'homme et son nom. Toute sa personnalité, avec toutes ses particularités et toute son énergie, est présente dans son nom. Connaître le nom d'une personne c'est avoir une intuition précise de sa nature, et, par là, se faire une relation solide avec elle - avoir même, peut-être, un certain contrôle sur elle. C'est pourquoi le mystérieux messager qui combat avec Jacob au gué de Jacob refuse de révéler son nom (Gn 32,29). La même attitude se reflète dans la réponse de l'ange à Manoah : " Pourquoi me demandes tu mon nom, sachant qu'il est secret ? " (Jg 13,18). Un changement de nom indique un changement décisif dans la vie d'un homme, comme lorsque Abram devient Abraham (Gn 17,5), ou que Jacob devient Israël (Gn 32,28). De la même manière, Saul après sa conversion devient Paul (Ac 13,9) ; et un moine à sa profession reçoit un nom nouveau, habituellement non choisi par lui, pour indiquer le renouveau radical où il est engagé.
Dans la tradition hébraïque, faire quelque chose au nom d’un autre, ou invoquer son nom et s'en recommander, sont des actes d'une puissance et d'un poids extrêmes.
Invoquer le Nom de Dieu avec attention et délibérément, c'est se mettre en sa présence, s'ouvrir à son énergie, s'offrir comme un instrument et un sacrifice vivant entre ses mains. Si ardent était le sens de la majesté du Nom de Dieu dans le judaïsme tardif, que le " tétragrammaton " n'était pas prononcé tout haut au service de la synagogue : le Nom du Très-Haut était considéré comme trop redoutable pour être prononcé.
Cette compréhension hébraïque du Nom passe de l'Ancien Testament au Nouveau. Les démons sont chassés et les hommes guéris par le Nom de Jésus, car le Nom est puissance.
C'est cette révérence biblique pour le Nom qui forme la base et le fondement de la Prière de Jésus. Le Nom de Dieu est essentiellement lié à sa personne et ainsi l’invocation du Nom divin possède un authentique caractère sacramentel, servant en tant que signe effectif de sa présence et de son action invisible. Pour le croyant chrétien aujourd'hui, comme aux temps apostoliques, le Nom de Jésus est puissance.

Le Nom est puissance, mais une répétition purement mécanique ne sera d'aucun effet par elle-même. La Prière de Jésus n'est pas un talisman magique. Comme dans toutes les opérations sacramentelles, la coopération de l'homme avec Dieu est requise à travers sa foi active et son effort d'ascèse. Nous sommes appelés à invoquer le Nom avec recueillement et vigilance intérieure, en enfermant la pensée dans les paroles de la Prière, sachant qui est celui à qui nous nous adressons et qui nous répond dans notre coeur.
Cette persévérante fidélité prend la forme, avant tout, d'une attentive et fréquente répétition. Christ dit a ses disciples de ne pas utiliser les " vaines répétitions " (Mt 6,7), mais la répétition de la Prière de Jésus, quand elle est faite avec sincérité et concentration intérieures, n'est absolument pas " vaine ". L'acte de la répétition incessante du Nom a un double effet : il unifie davantage notre prière et en même temps la rend plus intérieure.

Pour la présentation biographique de Mgr Kallistos Ware, cliquez ici

Extraits tirés de : WARE Kallistos, in Elisabeth Behr-Sigel, Le lieu du coeur : 
Initiation à la spiritualité de l‘Église orthodoxe, Paris, Cerf, 1989. 


mardi 2 juin 2015

La prière de Jésus: comment et pourquoi ? (1) : la pratique concrète.

par Mgr Kallistos Ware




Prière et silence

L'hésychaste, l'homme qui a atteint l'hésychia, paix et silence intérieurs, est par excellence celui qui écoute. Il écoute la voix de la prière de son propre coeur, et il comprend que cette voix n'est pas la sienne mais celle d'un Autre lui parlant au-dedans.

"Pourquoi tant parler ? La prière, c'est Dieu qui fait tout en tous." (Grégoire le Sinaïte) La prière c'est Dieu  - ce n'est pas quelque chose dont j'ai l'initiative, mais à quoi j'ai part ; ce n'est pas essentiellement quelque chose que je fais, mais que Dieu fait en moi : telle la phrase de saint Paul : " Non pas moi, mais Christ en moi " (Ga 2,20).
La vraie prière, donc, signifie la redécouverte et la " manifestation " de cette grâce baptismale. Prier, passer de l'état où la grâce est présente dans nos coeurs secrètement et inconsciemment au point de pleine perception interne et de connaissance consciente en expérimentant et en " sentant " l’activité de l'Esprit directement et immédiatement. Ainsi s'expriment saint Kallistos et saint Ignace Xanthopoulos (XIVe siècle) : " Le but de la vie chrétienne est de revenir à la grâce parfaite de l'Esprit Saint, source de vie, qui nous a été donnée au commencement dans le divin baptême. "
" Dans mon commencement est ma fin. " Le but de la prière peut se résumer dans ces mots : " Deviens ce que tu es. " Deviens, consciemment et activement, ce que tu es déjà potentiellement et secrètement, en vertu de ta création à l'image de Dieu et de ta re-création dans le baptême. Deviens ce que tu es : plus exactement, reviens à toi-même ; découvre-le, celui qui est déjà tien ; écoute-le, celui qui jamais ne cesse de parler en toi ; possède-le, celui qui même maintenant te possède. Voici le message de Dieu à quiconque veut prier : " Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. "

Mais comment allons-nous commencer ? Comment pouvons-nous apprendre à cesser de parler et à commencer à écouter ? Au lieu de simplement parler à Dieu, comment pouvons-nous faire nôtre la prière dans laquelle Dieu nous parle ? Comment devons-nous passer de la prière exprimée par des mots à la prière silencieuse, d'une prière " d'effort " à une prière " qui agit d'elle-même " (pour utiliser la terminologie de l'évêque Théophane), de " ma " prière à la prière de " Christ en moi " ? Un chemin pour qui veut entreprendre ce voyage intérieur est l’Invocation du Nom.


"Seigneur Jésus…"

Il n'y a pas de règles fixes et invariables, imposées nécessairement à ceux qui cherchent à prier ; il n'y a pas non plus de technique mécanique, soit corporelle, soit mentale qui puisse forcer Dieu à manifester sa présence. Sa grâce est toujours accordée comme un don gratuit et ne peut être gagnée automatiquement par une méthode ou une technique.
En quoi, demandons-nous, résident la séduction particulière et l'efficacité de la Prière de Jésus ? Peut-être avant tout en quatre points : premièrement, dans sa simplicité et sa souplesse ; deuxièmement, dans son caractère complet ; troisièmement, dans la puissance du Nom ; et quatrièmement, dans la discipline spirituelle de la répétition persévérante. Reprenons ces points dans l'ordre. 
[NB les points 3 et 4 seront présentés dans un prochain article, ici ne figurent que des extraits des points 1 et 2]


1. Simplicité et souplesse

L'Invocation du Nom est une prière d'une très grande simplicité, accessible à tout chrétien, mais elle conduit en même temps aux plus profonds mystères de la contemplation.
Pour marcher, il faut faire un premier pas ; pour nager, il faut se jeter à l'eau. C'est la même chose pour l'Invocation du Nom. Commence à le prononcer avec adoration et amour. Adhères-y. Répète-le. Ne pense pas que tu es en train d'invoquer le Nom ; pense seulement à Jésus lui-même. Dis son Nom lentement, doucement et tranquillement.
La forme extérieure de la Prière est apprise aisément. Fondamentalement, elle consiste en ces mots : " Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi. " Il n'y a pas là, cependant, une stricte uniformité. La formule verbale peut être raccourcie, nous pouvons dire : " Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ", ou " Seigneur Jésus "·, ou même " Jésus " seulement, bien que cette dernière formule soit moins répandue. Inversement, la formule peut être allongée en ajoutant " pécheur " à la fin, soulignant ainsi son aspect pénitentiel.
Une partie de la valeur remarquable de la Prière de Jésus réside précisément dans le fait que, en raison même de sa simplicité radicale, on peut la dire dans des conditions où des formes plus complexes de prière ne sont pas praticables. Elle est particulièrement secourable dans les moments de tension et de profonde angoisse.
" Priez sans cesse ", insiste saint Paul (1 Th 5,17) : mais comment est-ce possible puisque nous avons beaucoup d'autres choses à faire également ? L'évêque Théophane indique la vraie méthode dans sa maxime : " Les mains au travail, l'intellect et le coeur avec Dieu.
Cette " libre " récitation de la Prière de Jésus est complétée et renforcée par l'usage " formel ", quand nous concentrons toute notre attention à dire la Prière à l'exclusion de toute activité extérieure.
Plus caractéristique est l'avis de l'évêque Théophane : " Ne t'inquiète pas du nombre de fois où tu dis la Prière. Que ton seul souci soit qu'elle jaillisse de ton coeur avec la force vivifiante d'une fontaine d'eau vive. Chasse entièrement de ton esprit toute pensée de quantité. "

Dans tout cela on peut voir que l'Invocation du Nom est une prière pour tous les temps. Chacun peut l'utiliser, partout et toujours. Elle convient au débutant aussi bien qu'à celui qui a plus d'expérience ; on peut la dire en compagnie d'autres personnes ou seul ; elle est également appropriée au désert ou en ville, au milieu d'une tranquillité recueillie ou dans le tapage et l'agitation la plus grande. Elle n'est jamais déplacée.


2. Caractère complet

La Prière de Jésus renferme en elle-même toute la vérité de l'Évangile ; c'est " un résumé des Evangiles ". Dans une seule et courte formule, elle incorpore les deux principaux mystères de la foi chrétienne, l'Incarnation et la Trinité. Elle parle, d'abord, des deux natures du Christ l'homme-Dieu (théanthropos) : de son humanité, car il est invoqué par son nom humain, " Jésus " que sa mère Marie lui a donné après sa naissance à Bethléem ; de son éternelle divinité, car il est aussi appelé " Seigneur " et " Fils de Dieu ". En second lieu, la Prière parle par implication, quoique non explicitement, des trois personnes de la Trinité. Tandis qu'elle s'adresse à la Seconde Personne Jésus, elle le fait aussi au Père, car Jésus est appelé " Fils de Dieu " ; et le Saint-Esprit est également présent dans la Prière, car personne ne peut dire : " Jésus est Seigneur, sinon dans l'Esprit Saint " (1 Co 12,3). Ainsi, la Prière de Jésus est à la fois christocentrique et trinitaire.
Le " moment " de l'adoration, du regard vers la gloire de Dieu et la rencontre dans l'amour ; et le " moment " de la pénitence, le sens de l'indignité et du péché.
Ces deux moments - la vision de la gloire divine et la conscience du péché de l'homme - sont unis et réconciliés dans le troisième moment, quand nous prononçons le mot " pitié ". La " pitié " indique que l'abîme entre la " justice " de Dieu et la création tombée est comblé. Celui qui dit à Dieu : " aie pitié ", se plaint de sa propre impuissance, mais lance en même temps un cri d'espérance. Il ne parle pas seulement de péché mais de son dépassement. Il affirme que Dieu dans sa gloire nous accepte, bien·que nous soyons pécheurs, nous demandant en retour d'accepter le fait que nous sommes acceptés. Ainsi, la Prière de Jésus contient non seulement un appel au repentir mais une certitude de pardon et de salut. Le coeur de la Prière - le Nom même de Jésus - signifie précisément le salut : " Vous l'appellerez du Nom de Jésus, car il sauvera son peuple du péché. " (Mt 1,21). Alors qu'il y a tristesse pour le péché dans la Prière de Jésus, ce n'est pas une tristesse sans espoir mais une tristesse " créateur de joie ", selon l'expression de saint Jean Climaque († c. 649).

Pour la présentation biographique de Mgr Kallistos Ware, cliquez ici

Extraits tirés de : WARE Kallistos, in Elisabeth Behr-Sigel, Le lieu du coeur : 
Initiation à la spiritualité de l‘Église orthodoxe, Paris, Cerf, 1989.