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jeudi 8 septembre 2016

Le gros mot: Filioque



Filio-quoi ? Filioque... c'est du latin et ça veut dire "...et du Fils".
En fait pour voir de quoi on parle il faut faire un peu d'histoire, mais je vous donne la version résumée.

Un peu d'histoire:
En 325 se tient le Concile oecuménique de Nicée pour préciser la foi de l'Eglise concernant Jésus-Christ. Est-il Dieu, n'est-il pas Dieu, n'est-il que Dieu ou alors aussi homme ? Le concile édite une confession de foi disant que Jésus est à la fois vrai homme et vrai Dieu.
En 381, nouveau Concile oecuménique à Constantinople. Ce Concile confirme la confession de foi de Nicée et présence la place de l'Esprit Saint: l'Esprit Saint est Dieu, il procède du Père, avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire.
De ces deux Conciles nous vient une confession de foi fondamentale de l'Eglise, le Symbole de Nicée-Constantinople. Dont voici l'extrait qui concerne le Saint-Esprit (pour les plus motivés, le texte complet est aussi en grec au bas de la page du blog):

Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie;
il procède du Père.
Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire;
il a parlé par les prophètes.

Par la suite, le Concile de Chalcédoine va à son tour réaffirmer cette confession de foi. Jusque là pas de problème. 
Mais voilà... plusieurs théologiens (surtout au Moyen-Age à la suite d'Augustin) émettent l'idée que le Saint-Esprit procède du Père, mais aussi du Fils. Cette idée fait son chemin en Occident, si bien qu'au Concile de Tolède (qui n'est pas un Concile oeucuménique) on parle d'ajouter filioque (et du Fils) à la confession de foi, pour dire l'Esprit procède du Père et du Fils. Ce filioque ne sera en réalité ajouté vraiment qu'au Concile de Fréjus-Friuli en 796-797. En 809, Charlemagne organise un Concile pour affirmé, face à l'Eglise orientale, que l'Esprit procède du Père et du Fils. Le Pape (Léon III) n'est pas contre l'idée, mais il refuse de modifier le texte du Concile de Constantinople, ce n'est que deux siècles plus tard que le filioque entrera en vigueur à Rome et cela à cause de la pression exercée par les empereurs germaniques.
Du coup en Orient, on est pas tellement content que les occidentaux modifient la confession de foi, et en plus les orientaux sont accusés par les latins d'avoir enlevé ce filioque du texte originale. 
Mais même si les relations sont tendues elles ne sont pas rompues.  En 1054, alors que le Cardinal Humbert dépose une lettre sur l'autel de la basilique Saint-Sophie une lettre qui excommunie le Patriarche (qui répondra en excommuniant le Cardinal Humbert), même après ça les relations entre Rome et Constantinople demeurent, on se parle, on discute.
C'est en 1204 qu'on atteint le point de non retour. Les croisés, en marche pour la 4e croisade, font un petit détour par Constantinople (rivale commerciale de Venise), attaquent et pillent la ville. On appelle ça le sac de Constantinople. A partir de là, les relations seront durablement rompues. A Constantinople on trouve que les Sarrasins sont plus gentils que ces hommes qui ont la croix du Christ sur les épaules.
Récemment des rapprochements entre l'orient et l'occident chrétiens sont encourageants, et même la question de l'abandon du filioque semble envisageable du côté de Rome.


Concrètement ça change quoi ?

Si l'Esprit procède du Père seul, on affirme que le Père est le principe de toute chose, ce qu'affirme par ailleurs la Bible lors qu'elle dit: «Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père  l’Esprit de vérité qui procède du Père. » (Jean 15,26)

Dire que l'Esprit procède du Père et du Fils, revient à dire que l'Esprit Saint tient son existence aussi du Fils. Or l'Esprit comme le Fils viennent tous deux du Père simultanément. Dire que l'Esprit procède du Fils c'est mettre une chronologie dans la Trinité, ce qui la déséquilibre.
On se retrouve avec d'un côté Père-Fils et de l'autre l'Esprit. Il n'y a plus vraiment de Trinité.
Cette idée aura son apogée chez Anselme de Cantorbéry puis chez Thomas d'Aquin: ils posent d'emblée le Père et le Fils, l'Esprit quant à lui est un lien d'amour entre le Père et le Fils. Ici il n'y a plus de Trinité du tout: car l'Esprit n'est plus une personne à part entière mais simplement une "fonction divine". Or la foi de l'Eglise a toujours confessé l'unité et l'égalité des trois Personnes de la Trinité.
L'idée de départ du filioque c'était de dire que Jésus envoie l'Esprit sur les disciples. Mais le problème c'est que la formulation est ambiguë et porteuse d'une erreur dogmatique. Au mieux on pourrait admettre que l'Esprit procède du Père par le Fils (en temps que c'est lui qui l'envoie sur les disciples) mais souvent le mieux et l'ennemi du bien. La version simple: l'Esprit procède du Père est pleinement suffisante.

Aujourd'hui plusieurs déclaration de Rome omettent le filioque. Du côté anglican la "Recommandation de Lambeth" retire le filioque. Du coté réformé, le nouveau recueil des Eglises protestantes francophones comporte le symbole de Nicée-Constantinople dans sa version de 381, sans l'ajout du filioque.


En très très grandes lignes, le filioque c'est petit mot qui fait couler beaucoup d'encre. Pour creuser vraiment la question, je vous renvoie à cet article en cliquant ici...







mercredi 7 septembre 2016

1054: l'année où il ne se passa pas grand chose

De la querelle du Filioque : pour un retour au texte original

 

Quelques repères historiques :

325 : le Concile de Nicée se réunit pour discuter et définir sa foi quant à la divinité ou non du Christ. Il s’agit d’un débat sur la nature du Christ. Est-il Dieu ? Est-il homme ? Est-il les deux tout à la fois ? Le Concile de Nicée établit une confession de foi qui proclame que Jésus est à la fois pleinement Dieu et pleinement homme. Dès lors l’hérésie arienne (du nom d’Arius), annonçant que Jésus n’a qu’une nature humaine et non divine, est condamnée.

381 : un nouveau Concile oecuménique (=reconnu valide par tous) se réunit à Constantinople. Ce concile va confirmer la confession de foi de Nicée, et préciser sa pensée au sujet du Saint Esprit. Sans écrire textuellement mot pour mot que le Saint Esprit est Dieu, elle affirme qu’il est divin et procède du Père (ce qui revient à dire qu’il est pleinement Dieu).  Au sujet du Saint-Esprit la confession de foi de Constantinople affirme :



Je crois… en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie;
il procède du Père.Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire; il a parlé par les prophètes.

Le texte affirme clairement que l’Esprit ne procède que du Père. L’idée que le Saint-Esprit ne procède pas uniquement du Père, mais aussi du Fils se trouve en gestation chez quelques Pères comme Ambroise de Milan, ou Tertullien (bien que ce dernier ce soit pas vraiment un Père de l’Eglise et qu’il fut officiellement condamné pour avoir rejoint l’hérésie montaniste à la fin de sa vie). Toutefois ces passages sont anecdotiques et ne font pas l’objet ni d’une formulation de foi, ni d’un développement sur la théologie trinitaire. Ces mentions que l’Esprit procède du Père et du Fils, sont chez les Pères grecs plus qu’anecdotiques et concernent toujours l’économie salvatrice et non pas l’essence éternelle de la Trinité. La procession du Père seule est quant à elle largement présente et développée. Citons quelques exemples :

  • Cyrille d’Alexandrie (à qui on attribue des écrits filioquistes) dit :

« L’Esprit découle, c’est-à-dire procède de Dieu le Père, comme d’une Source, mais Il est envoyé à la créature par le Fils. »

  • Théodoret de Cyr précise :

« Si Cyrille dit de l’Esprit qu’il est propre au Fils dans le sens qu’Il lui est consubstantiel et qu’Il procède du Père, alors nous sommes d’accord avec lui et considérons son expression comme conforme à la piété ; mais si, au contraire, c’est dans le sens que l’Esprit tire sa substance du Fils ou par le Fils, alors nous renions cette expression comme blasphématoire et impie. Car nous croyons le Seigneur qui a dit : l’Esprit de Vérité qui procède du Père. »
Cyrille confirmera la première hypothèse, affirmant que l’Esprit procède uniquement du Père.

  • Jean Damascène :

« L’Esprit est l’Esprit du Père […] mais il est aussi l’Esprit du Fils, non pas qu’Il procède du Fils, mais parce qu’il procède par Lui du Père. Il n’y a qu’une cause unique, le Père.Nous ne disons pas que le Fils est cause, ni que l’Esprit procède du Fils, mais nous disons qu’il est l’Esprit du Fils. »

  • Grégoire de Chypre :

« Il est reconnu que le Paraclet lui-même resplendit et se manifeste éternellement par l’intermédiaire du Fils […] mais cela ne signifie pas qu’Il possède son existence hypostatique par le Fils ou du Fils. »

Peu à peu en occident, poursuivant une intuition qu’on trouve parfois chez Augustin, l’idée que l’Esprit procède du Père et du Fils se répand en particulier chez les théologiens médiévaux.

En 589, le concile local de Tolède ajoute au texte de Nicée-Constantinople le mot latin filioque, affirmant ainsi que l’Esprit Saint procède du Père et du Fils. En occident, on commence de plus en plus à inclure « …et du Fils » (filioque) dans la récitation du Credo. Ce n’est toutefois pas de la mauvaise foi ni un acte délibéré… on croyait alors que le texte grec comportait aussi la mention « et du Fils ».

Au 8e siècle, Charlemagne apprend que dans la partie orientale de l’Eglise on ne dit pas « … et du Fils ». Il s’offusque croyant que les grecs ont modifié le texte de la confession de foi, d’autant (comme nous allons le montrer, qu’il ne porte pas les grecs dans son cœur). Il écrit au pape lui suggérant de condamner le patriarche de Constantinople. Le Pape Hadrien 1e refuse assurant de la foi légitime du patriarche.

En 796-797, un concile local se tient à Fréjus-Friuli et réaffirme que l’Esprit Saint procède du Père et du Fils (bien que Paulin d’Aquilée reconnut que le terme Filioque était absent du texte original).

Au 9e siècle, des moines occidentaux et orientaux se rencontrent à Jérusalem, les occidentaux découvrent alors que les orientaux ne disent pas « … et du Fils » et s’empressent d’avertir le pape que les orientaux ont changé le texte de la confession de foi. Ce qui motive Charlemagne dans sa lutte contre Constantinople est bien d’avantage politique que spirituel. En effet, en l’an 800 Charlemagne se fait couronner empereur romain germanique par le pape. Cette décision unilatérale offusque les orientaux qui voient l’empire divisé avec deux empereurs. Ils refusent donc de reconnaître à Charlemagne le titre d’empereur et critiquent le pape pour ce geste qui divise un peu plus l’empire. Les positions religieuses de Charlemagne ont un sérieux goût de vengeance politique.
Le Pape reconnaît que selon lui l’Esprit procède du Père et du Fils, mais il rejette l’ajout du filioque dans la confession de foi. A Rome on continue à dire le texte original sans l’ajout.

809-810 : Charlemagne convoque un nouveau Concile à Aix-la-Chapelle pour affirmer que l’Esprit procède bien du Père et du Fils. Mais le pape ne plie pas et refuse toujours d’inclure filioque  dans la liturgie et recommande à la cour de Charlemagne d’en faire autant. Le Pape fit d’ailleurs graver sur des plaques d’argent le Credo sans la mention du filioque. Le conflit en réalité ne se situe pas tant entre Rome et Constantinople, mais entre le royaume des Francs et les Byzantins.
En orient, on se suit pas vraiment l’évolution de la pensée trinitaire de l’occident jusqu’à ce que le patriarche Photius de Constantinople ne dénonce ouvertement se rajout du filioque au texte original de la confession de foi. Une crise éclata entre Rome et Constantinople. Après la tempête, l’Eglise retrouva son calme. Un concile se tint à Constantinople en présence des représentant de Rome, ce concile confirma la version originale de 381 sans le filioque  et condamna « quiconque composerait une autre confession de foi. » Toutefois la version avec le filioque resta en usage dans certaines parties de l’Europe contre la décision du pape Jean VIII.

1014 : un nouvel empereur est couronné, et durant la messe le Credo est chanté avec le filioque. Rome cède finalement à la pression des empereurs germaniques et accepte le credo avec l’ajout « … et du Fils » au sujet de la procession de l’Esprit Saint.

En 1054, le cardinal Humbert de Silva Candida, dans une lettre signée par le pape mais écrite de sa main, accusa le patriarche et les grecs d’avoir supprimé le filioque du texte original de 381. Entrant dans l’Eglise Sainte-Sophie il déposa sur l’autel une bulle (écrite de sa main) excommuniant le patriarche de Constantinople notamment pour le motif d’omettre le filioque dans le Credo. Le patriarche comprenant que l’anathème ne venait pas du pape, anathémisa la délégation du cardinal Humbert (mais non le pape). Si cet épisode aggrava encore la situation entre Rome et Constantinople, l’événement fut de courte durée et moins grave que ce que l’on imagine. En réalité, en 1054, il n’y a pas vraiment de schisme, pas plus qu’avant et pas plus qu’après. La séparation entre Rome et Constantinople est alors plus théorique que réelle, les relations amicales entre Rome et Constantinople persistèrent malgré la regrettable action du Cardinal Humbert.

C’est en 1204 que le point de non retour est atteint : les Croisés occidentaux en route pour la 4e croisade profitent du passage par Constantinople pour assiéger puis piller la ville. On appelle cet événement le sac de Constantinople. La raison n’est pas théologique, mais commerciale : Constantinople était la principale rivale commerciale de Venise. Les relations furent durablement endommagées mais non totalement détruites. Cela ouvrit une plaie durable. Nicétas Choniates écrivit à ce sujet  que même les Sarrasins sont bons et compatissants comparés à ces hommes qui portent la croix du Christ sur leurs épaules. C’est donc de 1204 qu’il faut véritable dater la division entre l’Eglise d’orient et l’Eglise d’occident, et non de 1054 qui n’est qu’un conflit de moindre ampleur.
Plusieurs événements du 20e siècle montrent une ouverture de Rome à revenir au texte premier de la confession de foi et à supprimer le filioque :

1987 : le patriarche Dimitrios 1e visite Rome, le pape et le patriarche disent le Credo sans le filioque.
1995 : le patriarche Bartholomée 1e visite Rome, le pape et le patriarche disent le Credo sans le filioque.
2002 : Jean-Paul II et le patriarche roumain ne disent pas non plus le filioque.
Nettement plus important que ces anecdotes, un fait marquant arrive en 2000 ou la Congrégation pour la doctrine de la foi ouvre son document Dominus Jesus avec le Credo dans la version de 381 sans l’ajout du filioque. La déclaration est signée par Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI.
De même en 1995, le Vatican publia le texte suivant : 

  • «L'Église catholique reconnaît la valeur conciliaire œcuménique, normative et irrévocable, comme expression de l'unique foi commune de l'Église et de tous les chrétiens, du symbole professé en grec à Constantinople en 381 par le IIe concile œcuménique. Aucune profession de foi propre à une tradition liturgique particulière ne peut contredire cette expression de la foi enseignée et professée par l'Église indivise. Ce symbole confesse sur la base de Jn 15, 26 l'Esprit «το εκ του πατρός εκπoρευόμενον» («qui tire son origine du Père»). Le Père seul est le principe sans principe (αρχή άναρχος) des deux autres personnes trinitaires, l'unique source (πηγή) du Fils et du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit tire donc son origine du Père seul (εκ μόνον του πατρός) de manière principielle propre et immédiate» (« Les traditions grecque et latine concernant la procession du Saint-Esprit », in Irénikon, 3/1995.)

Quoique l’Eglise de Rome ne considère par le filioque en contradiction avec le Credo, elle reconnaît néanmoins que c’est la version grecque de 381 qui seule est normative en matière de foi.

Ce rapide parcours historique a permis de montrer que l’ajout du filioque est d’avantage dû à une méconnaissance occidentale du symbole grec puisque qu’on croyait alors que la mention « … et du Fils » en faisait partie, et à l’ingérence et pression exercées par les empereurs romains germaniques, à commencer par Charlemagne, sur l’Eglise, sur ses théologiens et même sur le pape.



Eléments théologiques

Du point de vue théologique, deux courants théologiques présentent deux approches de la querelle du filioque. La première tend à vouloir montrer que le conflit n’est pas d’abord théologique mais qu’il relève d’une mécompréhension, d’un usage différent du vocabulaire, et qu’au final les deux positions, occidentale et orientale, disent la même chose mais différemment. La seconde approche (qu’on trouve généralement plutôt chez les orientaux) prétend qu’il y a une incompatibilité totale et une différence théologique fondamentale entre l’orient et l’occident sur cette question du filioque.
Nous situerons l’analyse de cette question sur un chemin de crête entre ses deux écueils. En effet, le débat ne nous semble ni une simplement question de vocabulaire entre deux partis qui sont d’accord mais qui l’ignorent, ni une division insurmontable de l’ordre d’une véritable hérésie.

Le catholicisme romain, se basant sur des textes bibliques qui affirment que l’Esprit Saint est l’Esprit du Christ (Rom 8,9 ; Phi 1,19) et que c’est le Christ qui l’envoie ; ce que l’orthodoxie ne nie d’ailleurs à aucun moment en refusant le filioque. C’est surtout à la suite des successeurs médiévaux d’Augustin, que l’Eglise catholique a finalement, après beaucoup de résistance de la part des papes, ajouté la mention que l’Esprit procède non seulement du Père mais aussi du Fils. Ce faisant ils cherchaient à insister d'avantage sur la divinité du Christ. Cette mention apparaît semble-t-il pour la première fois en Espagne au VIe, dans le but de lutter contre l’arianisme (qui conteste la nature divine du Christ).
Toutefois il faut revenir sur les écrits d’Augustin, car s’il y a bien des passages qui mentionnent l’idée que l’Esprit procède du Père et du Fils, d’autres passages remettent clairement en question cette assertion :

  • « L’Esprit est l’Esprit du Père et du Fils […] mais le Christ n’a pas dit « l’Esprit que le Père enverra d’auprès de moi » mais « l’Esprit que je vous enverrai d’auprès du Père », voulant montrer ainsi que l’origine de toute réalité divine est le Père. » (Augustin, De Trinitate, IV, 29.) 
  • Ou encore contre les Ariens il écrit : « L’Esprit peut nous enseigner tout ce que le Fils a dit, parce qu’Il vient du même Père. »


On a trop souvent fait une lecture filioquiste d’Augustin alors que ce n’est pas si tranché que cela.
S’il existe des arguments théologiques en faveur du filioque, il faut constater que ce ne sont pas d’abord ceux-ci qui ont présidé à l’ajout dans le Credo, mais bien des événements historiques d’avantage provoqués par des considérations politiques que spirituelles, notamment par la pression des empereurs romains germaniques.

L’orthodoxie conteste l’ajout du Filioque pour deux raisons :
La première tient au fait que le Credo de 381 (dans son texte grec) est la confession de foi normative de l’Eglise, décidée lors d’un concile œcuménique. Elle est la base de la foi de l’Eglise et ne saurait être changée unilatéralement (d’autant que comme nous l’avons montré c’est d’avantage le fait des empereurs germaniques que le fait du Pape). Cette adjonction est un coup porté à l’unité spirituelle de l’Eglise (à défaut d’une unité réelle qui avait depuis longtemps disparu).

La deuxième raison est que le filioque est théologiquement inexact en tant que dogme (les plus conservateurs disent que le filioque est une hérésie, les plus modérés qu’il est admissible en tant qu’opinion théologique pourvu qu’il soit bien expliqué mais non pas en tant que dogme normativement confessé).

Du point de vue biblique, la foi orthodoxe se fonde sur le texte de Jean 15,26 : «Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père (παρα του πατρός)  l’Esprit de vérité qui procède du Père. (παρα του πατρός ἐκπορεύεται) ». S’il est effectivement dit que le Christ envoie l’Esprit, ce n’est pas d’auprès de lui-même mais d’auprès du Père. L’Esprit vient du Père de manière différente que le Fils vient du Père. L’Esprit vient du Père par procession et le Fils par génération. S’il est important de distinguer ces modes c’est que l’orthodoxie cherche toujours à établir les Personnes de la Trinité distinction sans jamais les confondre. Ces deux relations au Père sont simultanées, l’une impliquant l’autre. L’Esprit vient envoyé par le Fils, mais le Fils vient par l’action de l’Esprit Saint. C’est pourquoi dire que l’Esprit procède du Fils établit une asymétrie au sein de la Trinité, venant arriver l’Esprit non plus simultanément mais secondairement.

Pour les pères de l’Eglise, Dieu le Père est principe (cause) de toute chose, donc origine (μόνη ἀρχή). C’est cette affirmation que Dieu est essentiellement UN, sans quoi on induit une dualité (deux principes).
Pour les pères, le Fils et l’Esprit sont les deux mains du Père. Mais toute image est limitée pour expliquer un mystère qui nous dépasse. Le Fils a été engendré par le Père, l’Esprit Saint procède du Père, tout cela dans l’éternité sans qu’il y ait une chronologie entre le Père, le Fils et l’Esprit. Comme le rappelle V. Lossky « La Trinité n’est pas le résultat d’un processus mais une donnée primordiale » (Lossky, p.52). En réalité, chaque relation entre deux personnes de la Trinité présuppose la troisième. Le Père engendre le Fils en même temps qu’il produit l’Esprit,  de même on doit envisager la procession de l’Esprit en même temps que le Père engendre le Fils. Dire que l’Esprit procède du Père et du Fils revient à déséquilibrer ces relations en enlevant la simultanéité du Fils et de l’Esprit. En disant que le Fils procède du Père, et que l’Esprit procède du Père et du Fils la Trinité est déséquilibrée puisque dans la relation Père-Fils l’Esprit n’apparaît pas, on se retrouve avec une dyade au lieu d’une triade. Ainsi pour la procession de l’Esprit, le Père et le Fils fusionnent ce qui est contraire au principe de distinction des Personnes de la Trinité.

C’est très tardivement que le filioque sera couvert d’une interprétation véritablement inacceptable, c’est Anselme de Cantorbéry qui définira l’Esprit en opposition aux deux autres personnes de la Trinité. Selon lui, puisqu’on dit que c’est l’Esprit du Père, et que c’est l’Esprit du Fils, mais qu’on ne dit pas « le Fils de l’Esprit », alors l’Esprit est à penser en opposition aux deux premiers, procédant du Père et du Fils. Cette idée ne sera pas reprise par Saint Bernard. Il faudra attendre Thomas d’Aquin pour reprendre les idées d’Anselme, c’est alors que le filioque s’introduit dans le dogme lui-même. L’Esprit semble alors réduit à un lien d’amour entre le Père et le Fils (nexus amoris ou vinculum caritatis). L’Esprit est alors confessé comme l’unité du Père et du Fils. La triade est perdue, on se retrouve avec une dyade. Peut-on encore parler de Trinité, alors qu’on se retrouve avec une Binité liée par l’Esprit non plus réellement Personne mais simple lien d’amour ? L’Esprit devient une fonction divine plus qu’une Personne.


Une certaine interprétation du filioque est-elle acceptable pour les orthodoxes ?
C’est ce qu’a admis Maxime le Confesseur lors d’un voyage à Rome. Il fait par de ces inquiétude au pape Martin concernant cet ajout du filioque. Les théologiens romains présentent alors des textes d’Augustin et de Cyrille d’Alexandrie pour montrer que l’Esprit Saint a pour seul principe le Père et que le Fils n’est pas la cause de l’Esprit. 
Maxime s'en revient rassuré:
« Les Occidentaux citaient les Pères romains, ainsi que Cyrille d'Alexandrie. Ils prouvent par là qu'ils ne se représentent pas le Fils comme cause de l'Esprit, car ils savent que le Père seul est cause du Fils et de l'Esprit Saint. »
Les latins expliquent vouloir souligner simplement que le Fils envoie l’Esprit. Il faudrait alors dire non pas que l’Esprit procède du Père et du Fils, mais qu’il procède du Père par le Fils pour montrer la médiation économique du Fils. L’intention est louable, mais cela entre dans l’idée d’une « économie du salut» (donc de la Trinité dans l’histoire) là où le Credo propose une définition essentielle ou éternelle. 
Le filioque bien compris (tel qu’on le trouve parfois mentionné chez les pères) cherche a dire que l’Esprit procède du Père et qu’il est envoyé par le Fils. Il s’agirait donc d’ajuster la formulation pour éviter toute ambiguïté. Si cela est vrai, et tout à fait admissible, il demeure que cette assertion qui concerne l’économie divine et non la procession éternelle, ne peut être telle qu’elle insérée dans le symbole de Nicée-Constantinople : pour des raisons historiques (seul un Concile œcuménique pourrait modifier le texte), et pour des raisons théologiques : dire que l’Esprit procède du Père et du Fils est faux, au mieux on pourrait dire que l’Esprit procède du Père par le Fils (en tant que ce dernier l’envoie sur les disciples et non que l'Esprit tient son existence du Fils).


Conclusion
Si le filioque a été le point de cristallisation des tensions entre l’occident et l’orient chrétiens, ce sont des questions d’avantages politiques que spirituelles qui, à l’origine, ont divisé la chrétienté. Il faut attendre le XIIIe siècle pour que la division soit réellement consommée, tant sur le plan pratique que spirituel à la suite du sac de Constantinople.
Les récents rapprochements sont encourageants, et la certaine ouverture du Vatican à revenir au Symbole premier de Nicée-Constantinople tend à montrer que le filioque est une adjonction explanatoire (elle ne cherche pas à changer le sens premier du texte) et qu’elle n’est donc pas normative, et du coup pas nécessaire. Puisque l’on peut s’en passer et qu’elle véhicule d’avantage de confusion théologique que de clarté.
Il semble évident de devoir prendre la version du Credo de 381. L’adjonction du filioque au final est plus superfétatoire (ajout inutile) qu’explanatoire (ajout qui complète sans changer le sens).
Notons pour terminer que nombre d’Eglises protestantes ont repris le texte premier. Dans la Communion anglicane, le filioque est discuté depuis le 17e siècle, cela aboutit en 1978 à la « Recommandation de la conférence de Lambeth » en faveur du retrait du filioque. Dans les Eglises réformées, la confession de foi de Nicée-Constantinople se trouve sans le filioque dans le nouveau recueil des Eglises protestantes francophones.



Bibliographie :

Sources 

SAINT AUGUSTIN, De Trinitate, Paris, Desclée de Brouwer, 1955.

SAINT BASILE DE CESAREE, Traité du Saint Esprit, Paris, Cerf, 1946.

« Le Filioque : une question qui divise l’Eglise ? », Déclaration commune de la Commission théologique orthodoxe-catholique d’Amérique du Nord, Washington DC, Saint Paul’s College, 25 octobre 2003.

« Declaratio DOMINUS IESUS. De Iesu Christi atque Ecclesiae unicitate et universalitate salvifica », Congréation pour la doctrine de la foi, Rome, 6 août 2000.

Littérature secondaire

« Les traditions grecque et latine concernant la procession du Saint-Esprit » (texte publié dans L’Osservatore Romano, Rome, 13 septembre 1995), in Irénikon, 3/1995, Chevetogne, Tome 68, p. 356-368.

BOBRINSKOY (B.), Le Mystère de la Trinité, Paris, Cerf, 1986.

SIECIENSKI (E.), The Filioque, History of a Doctrinal Controversy, Oxford, University Press, 2010.

GARRIGUES (J.-M.), Le Saint-Esprit sceau de la Trinité. Le Filioque et l’originalité trinitaire de l’Esprit dans sa personne et dans sa mission.

GARRIGUES (J.-M.), Clarification sur la procession du Saint-Esprit et l’enseignement du concile de Florence.

LARCHET (J.C), « A propos de la récente “clarification“ du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens », in Theologia, 4/1999, Athènes.

LOSSKY (V.), Théologie dogmatique, Paris, Cerf, 2012, p. 39-74.




samedi 20 août 2016

Est-ce que je connais vraiment Jésus ?

par Lev Gillet, moine de l'Eglise d'Orient


Est-ce que je connais vraiment Jésus ?

"Jésus est la vérité. En lui est toute vérité. Aux disciples de Jean qui interrogent Jésus sur sa mission, le Sauveur ne donne pas une réponse directe, soit affirmative, soit négative. Il leur dit de rapporter à Jean ce qu'ils ont vu.
A Pierre qui a donné une réponse juste et confessé le Messie, Jésus recommande de ne pas révéler au dehors ce mystère. Chaque homme doit découvrir par lui-même le secret de Jésus. Et même si nous apprenons par d'autres qui est Jésus, et même si d'autres ont mandat de nous l'apprendre, ce n'est que par une expérience intensément personnelle que nous saurons qui est Jésus.
En effet, beaucoup d'âmes qui croyaient tout ce qu'il faut croire, et qui menaient une vie juste et pieuse, nous pouvons-nous demander: cette âme connaissait-elle le Sauveur ? Le connaissait-elle d'une manière intime, comme on peut connaître son ami le plus proche, comme peuvent se connaitre un homme et une femme qui s'aiment, comme peut seul être connu celui qui nous est plus intérieur que nous-mêmes ?
Une somme de connaissances acquises (et d'ailleurs vraies) au sujet du Sauveur se substitue souvent à la connaissance personnelle et profonde du Sauveur. Elle peut s'interposer comme un écran entre Jésus et nous. 

Seigneur, est-ce que je te connais vraiment ? ou je connais seulement ce que j'ai lu sur toi, ce que j'ai entendu dire de toi ?

Jésus ne veut pas que l'âme se fixe dans la vision momentanément accordée et s'y limite. Nathanaël a vu et il a cru. Mais Jésus luit dit: "Tu verras de pus grandes choses". La joie de la vision ne doit pas interrompre l'élan. Elle doit en stimuler la continuation.
Poursuivez sans arrêt la recherche de Jésus. "Cherchez et vous trouverez". Oui, mais aussi parce que vous aurez trouvé vous chercherez encore. Plus vous trouverez, plus vous chercherez. Nous ne cesserons de chercher Jésus, jusqu'à la fin des temps. La découverte de Jésus n'épuisera pas la recherche de Jésus, tant que nous n'aurons pas obtenu la vision finale.
Le mot de Saint-Augustin: Quaeramus inventum, cherchons celui qui a été trouvé."

UN MOINE DE L'EGLISE D'ORIENT, Jésus, simples regards sur le Sauveur, Chevetogne, 1962, p.17-19.


Lev Gillet: Né en 1893 et décédé en 1980. Mobilisé pendant la 1e guerre mondiale, il sera fait prisonnier durant trois ans. Après sa libération, il étudie la psychologie à Genève avant d'entrer dans les ordres au monastère bénédictin de Clervaux.  Il se rapproche de la spiritualité orthodoxe et rejoint l'Eglise orthodoxe en 1928. Il sera un passeur entre l'Orient et l'Occident et contribuera à rapprocher orthodoxes et anglicans durant de nombreuses années alors qu'il vit en Angleterre.

jeudi 26 mai 2016

Dieu appelle notre résolution sans retour

par Frère Roger

Dans l'Evangile, Jésus t'assure que, par ton inquiétude, tu ne peux rien. (Luc 12, 25-26) A toi de consentir à tes propres  limites, à tes fragilités.
Pourquoi t'attarder à ce qui te fait mal, et en toi-même, et dans les autres ?
Tu connais la parole d'un des premiers témoins du Christ: "Si notre coeur venait à nous condamner, Dieu est plus grand que notre coeur." (1 Jean 3, 20).
Jésus le Christ ne t'invite pas au repliement sur toi, mais bien à une humble repentance du coeur. Et que signifie-t-elle ? Elle est cet élan de confiance par lequel tu jettes en lui tes fautes. Et te voilà dégagé, et même libéré pour vivre intensément le moment présent, jamais découragé parce que toujours pardonné. Peut-être te dis-tu: "Ce n'est pas possible" ? Le Christ t'offre toujours à nouveau sa compassion. Et tu saisiras que, même éprouvée, ta vie est tissée par les fils de son pardon.

"Sauveur de toute vie, les jours passaient et je ne te répondais pas. J'allais jusqu'à me demander: ai-je vraiment besoin de Dieu ? Des murailles d'hésitation et de doutes s'étaient dressées, me faisant dériver loin de toi. Toi, Jésus le Christ, Présence mystérieuse, tu m'attendais et me cherchais. Au fond de mes contradictions et même de mes révoltes intérieures, j'ai perçu cette clarté d'Evangile: ton amour n'est pas un mot vide, il est ta continuelle présence, il est ton pardon, ta compassion.
Par le Saint Esprit, toi le Ressuscité, tu vivais en moi et tu ne m'avais jamais quitté."

Quand le Christ te demande: "Pour toi qui suis-je? " Lui répondrais-tu: " Jésus le Christ, tu es celui qui m'aimes jusque dans la vie d'éternité. Tu m'ouvre la voie du risque. Tu attends de moi non pas quelques miettes mais tout ma vie.
Tu es celui qui, de joue et de nuit, pries en moi. Mes balbutiements sont prières: t'appeler par le seul Nom de Jésus emplit les vides de mon coeur.
Tu es celui qui, chaque matin, passes à mon doigt l'anneau du fils prodigue, anneau de fête. (Luc 15, 22-24).

Et moi, ai-je échangé le rayonnement de Dieu contre une tiédeur, aurais-je abandonné la source d'eau vive pour me creuser des citernes lézardées qui ne tiennent pas l'eau ?
Toi le Christ, inlassablement tu me cherchais. Pourquoi ai-je hésité, demandant qu'il me soit laissé du temps pour m'occuper de mes affaires ? Après avoir mis la main à la charrue, pourquoi ai-je regardé en arrière ? (Luc 9, 62).
Pourtant sans t'avoir vu, je t'aimais, peut-être pas comme je l'aurais voulu, mais je t'aimais.
Jésus le Christ, tu me suggérais: vis le très peu tu as compris de l'Evangile, sois porteur de ma vie parmi les humains, viens et suis-moi.
Et, un jour, revenant à la source, je l'ai saisi: tu appelais ma résolution sans retour.


Extraits de: FRERE ROGER, "Les sources de Taizé", in Les écrits fondateurs: Dieu nous veut heureux, Ateliers et Presses de Taizé, 2011.

Plus de détails sur la vie de Frère Roger en cliquant ici...

lundi 23 mai 2016

"Il est parmi nous celui que nous ne connaissons pas." (Jean 1,26)

par Frère Roger de Taizé



Où que tu sois sur la terre, toi qui voudrais percevoir le mystère qui est au coeur de ton coeur, pressens-tu en toi, même fugitive, la silencieuse attente d'une présence ?
Cette simple attente, ce simple désir de Dieu est déjà le commencement de la foi. [...]
Ce que Dieu te demande, c'est de t'abandonner au Christ dans la confiance et d'accueillir son amour.
Reprendras-tu élan, entraîné par Celui qui, sans jamais s'imposer, paisiblement t'accompagne ? Lui, le Ressuscité, se tient en toit, et en avant de toi sur le chemin.
Brûlure au coeur de l'homme, lumière dans l'obscurité, il t'aime comme son unique, pour toi il a donné sa vie, là est son secret.

Dieu est Esprit et sa présence demeure invisible. Le Christ, sans éclat, laisse Dieu transparaitre.
Passage inattendu de l'amour de Dieu, l'Esprit Saint traverse chaque être humain comme un éclair dans la nuit. Par cette mystérieuse présence, le Ressuscité te soutient, il se charge de tout, il prend sur lui jusqu'à la lourde épreuve.

Te laisseras-tu entraîner à créer, par ta vie, le poème d'une amour avec lui ? Sauras-tu l'attendre, lui, le Ressuscité, jusque dans les aridité de cette terre assoiffée de ton corps et de ton esprit ?
Et il suscite en toi une intuition, un élan...

Toi le Ressuscité, tu nous prends avec notre coeur tel qu'il est. Pourquoi attendrions-nous que notre coeur soit changé pour aller à toi ? Toi tu le transfigures.
Avec nos propres épines tu allumes un feu. Et dans nos meurtrissures elles-mêmes tu fais croître une fleur de désert une fleur d'allégresse.

Extraits de: FRERE ROGER, "Les sources de Taizé", in Les écrits fondateurs: Dieu nous veut heureux, Ateliers et Presses de Taizé, 2011, pp. 11-16.




Frère Roger (Roger Schutz) nait en 1915 dans le canton de Vaud. Fils de pasteur, il étudie lui-même la théologie avant de partir en 1940 en Bourgogne où il crée une maison de prière et d'accueil. Il cachera des dizaines de juifs. Une communauté de 7 frères se forme en 1949 ; aujourd'hui la communauté compte plus d'une centaine de frères dont certains à l'étranger. C'est une communauté oecuménique qui cherche le rapprochement entre les chrétiens.
Dès la fin des années 50 des jeunes commencent à se rendre sur la colline de Taizé et leur nombre ne cessa s'augmenter. L'église du village devenue trop petite, une grand église (l'église de la Réconciliation) est construite. Des milliers de jeunes se retrouvent à Taizé, dont les journées sont rythmées par les 3 offices quotidiens.
Frère Roger meurt assassiné en pleine prière du soir par une déséquilibrée le 16 août 2005. Le rayonnement mondial de Taizé est important. Chaque année entre Noël et Nouvel an des dizaines de milliers de jeunes se retrouvent dans une ville européenne pour une grande rencontre.

mardi 19 janvier 2016

Le baptême des enfants… et si ce n'était pas si compliqué que ça ?

Il est très rare que je prenne la parole personnellement dans mon blog, je me contente habituellement de publier des textes patristiques qui parlent d'eux-mêmes sans que je n'aie rien à ajouter. Aujourd'hui je souhaite écrire une réponse à un article que vous trouverez ici : http://philippegolaz.ch/bapteme-enfant/


Le baptême des enfants… et si ce n'était pas si compliqué que ça ? 
Une réponse à l'article du blog Théologiquement Vôtre sur la présentation/bénédiction des enfants.

Il y a peu mon frère et ami Philippe postait un article très intéressant sur la question du baptême des enfants. On y retrouve son sens du consensus si bien que sur une question tant sujette à polémique il s'en sort magnifiquement en ne se mettant à dos ni les anabaptistes, ni les pédobaptistes, ni les baptisés, ni les rebaptisé, ni les débaptisés.
Si j'admire son sens de la paix et du consensus, je reste un peu sur ma faim. Aussi, et au risque de passer pour l'éternel patrologue de service, je souhaite proposer ici quelques éléments de réflexion et éclairages patristiques sur la question. Philippe saura y voir le signe de mon amitié.


Les multiples sens et effets du baptême

Comme le relève très justement l'auteur du blog Théologiquement Vôtre, le sacrement du baptême, comme tout sacrement est le signe visible d'une grâce invisible, ou comme le dit Augustin: 
« Le signe est quelque chose qui, outre l’objet qu’il offre à nos sens, nous fait penser à une chose différente de lui-même. Ainsi lorsque nous trouvons des pas marqués sur le sol, nous concluons aussitôt que quelqu’un a passé par là, et qu’il y a laissé ces traces. » (Saint Augustin, de Doct. Christ., 1. 2.)
Le signe renvoie au signifié non comme simple symbole mais comme porteur de ce signifié, de manière concrète et efficace. En l'occurrence l'eau dans laquelle est plongé (ou de laquelle est aspergé) le catéchumène signifie effectivement la descente dans la mort et le relèvement pour la vie en plénitude (Rm 6,3-5). L'eau, de par les dangers qu'elle représente, est porteuse de cette symbolique de mort, et dans l'architecture des premières bâtisses chrétiennes le baptistère avait la forme d'une croix. Elle est également porteuse de vie ainsi que le relève Jean-Claude Larchet:
"Le baptistère est aussi comme la matrice, et l'eau comme le liquide amniotique dans lequel est immergé - tel l'enfant dans le sein maternel - celui qui va voir le jour dans un autre milieu, va naître à une vie nouvelle." (LARCHET J.-C, La vie sacramentelle, Paris, Cerf, 2014, p. 47.)
Il manque cependant une autre dimension, sans quoi le sens du baptême est incomplet: l'eau, en plus d'être un symbole de mort et de vie, est un symbole de purification. C'est d'ailleurs le sens premier du verbe grec βαπτίζω (plonger, laver). Le baptisé est lavé des souillures et marques de sa condition déchue. S'il est vrai que la question du péché originel est devenue taboue et que rares seraient les pasteurs sains d'esprit prêts en parler lors d'une préparation de baptême, il n'en demeure pas moins que la dimension de purification fait partie intégrante du sens chrétien du baptême. Pour les Pères des premiers siècles, le baptisé est véritablement débarrassé du péché originel (présent en germe même dans l'enfant) dont il a hérité. Car de même qu'il y a  un héritage génétique, il y a un héritage spirituel. Cela ne signifie pas que l'homme ne sera plus pécheur, mais qu'il ne sera plus esclave du péché, qu'il aura la capacité objective de s'en libérer pratiquement. Et il reçoit cette vie nouvelle dont a parlé Philippe. Larchet écrit au sujet de ce que l'homme reçoit au baptême:
"Cela ne signifie pas que l'homme a acquis, dès qu'il est baptisé, la parfaite ressemblance au Christ, mais qu'il reçoit de nouveau en germe toute les vertus, ainsi que la capacité de les faire croître jusqu'à ce  que la ressemblance, reçue comme une esquisse, trouve son accomplissement." (LARCHET J.-C, La vie sacramentelle, Paris, Cerf, 2014, p. 57.)
Un autre effet du baptême pour les Pères est que le baptisé devient membre du corps du Christ qu'est l'Eglise. Ceci explique la pratique orthodoxe de donner la communion même aux petits enfants et ce immédiatement après le baptême. C'est par le baptême que le catéchumène entre véritablement dans l'Eglise et en devient partie prenante, car en étant baptisé il a revêtu le Christ. "Vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ" (Gal 3, 27). En cela, la présentation ne saurait avoir le même sens d'intégration que le baptême.


Un mot du baptême d'enfant dans la Bible

L'auteur de l'article auquel je réponds ici conclut, il me semble, un peu rapidement que tous les baptêmes dans la Bible sont des baptêmes d'adultes. En particulier, il me semble qu'il vaille la peine de s'arrêter un court instant sur le texte d'Actes 16, 27 à 33, notamment sur le verset 33b: "Il reçut le baptême, lui et tous les siens (αὐτὀς καὶ οἱ αὐτοῦ πάντες)." Et au verset 32, Luc insiste encore: "Tous ceux qui étaient dans la maison". A moins qu'il s'agisse ici d'une anomalie rare pour l'époque, l'exégète ne peut ignorer que la "maisonnée " antique se compose du père et de la mère de famille ainsi que des enfants, des serviteurs et servantes ainsi que des enfants de ceux-ci. Une maisonnée où il n'y aurait aucun enfant n'est que peu crédible. Or ici c'est bien toute la maison qui est baptisée (et Luc semble y tenir par la répétition du mot "tous" v. 32 et 33). S'il n'est pas explicitement dit qu'il y avait des enfants, le lecteur antique le déduisait légitimement, sans quoi l'évangéliste n'aurait pas manqué de précisé que les enfants ne furent pas baptisés s'il avait poursuivit une idée anabaptiste. Si ce seul texte ne suffit peut-être pas à fonder bibliquement le baptême des enfants (d'autres textes le permettent bien d'avantage), il ne permet pas d'écarter l'idée d'un baptême d'enfants dans la Bible. Calvin l'interprète d'ailleurs en disant que la foi d'un homme à suivit à le sauver lui et sa famille et à permettre le baptême de tous.


Le baptême de Jésus peut-il être modélisant ?

La présentation a effet un magnifique fondement biblique, la présentation au Temple. C'est ce que les Evangiles relatent avec cet épisode très touchant où Jésus est accueilli dans les bras de Syméon. En effet, Jésus a été présenté enfant (comme tous les petits juifs de son époque). La logique développée dans l'article semble proposé le parcours de Jésus présenté enfant et baptisé adulte comme modèle de ces étapes pour nous. Il me semble que le baptême de Jésus ne peut pas être comparé au nôtre dans la mesure où sa signification, son sens et sa fonction sont totalement différents de notre baptême: Jésus n'entre pas dans une démarche de repentance, de purification de son péché, de mort de son ancienne nature, ou de quoi que ce soit de ce genre. 
Le baptême du Christ n'est pas l'événement où il est purifié mais où il purifie. Il n'est pas lavé du péché, mais au contraire il en est revêtu à ce moment-là. Il sort des eaux couvert du péché de l'humanité, ce qui permet au Baptiste de dire: "Voici l'agneau de Dieu qui porte/enlève (synonymes en grec) le péché du monde" (Jean 1,29). Il le porte, il l'a sur lui. Si ce baptême intervient à l'âge adulte, il intervient surtout au début de son ministère. Le baptême de Christ, de part son sens, ne peut être mis dans la même logique que notre baptême.


La présentation/bénédiction d'enfant ne permet pas de sortir de la logique binaire "baptême"/ pas baptême, mais elle équivaut à choisir l'option "pas baptême".

Philippe, dans son article, semble proposer la présentation comme une alternative au choix entre "baptême" d'une part et "pas baptême" d'autre part. On ne saurait que louer cette volonté de dépasser l'opposition binaire par le troisième terme. Encore faut-il qu'il s'agisse réellement d'un troisième terme. Or le sentiment que j'ai eu à la lecture dudit article c'est qu'il s'agit d'avantage d'un compromis que d'un troisième terme. Le compromis permet de concilier les deux idées de baptême et non-baptême dans une forme de ni pour ni contre, bien au contraire, pour éviter de trancher et de se décider réellement, ou en l'occurrence de mettre les parents et familles devant un tel choix. On ne veut pas vraiment baptiser, mais on veut quand même faire quelque chose, alors va pour la présentation. Ma crainte lorsque la présentation est vécue comme cela c'est le manque de clarté (comme lorsque dans un même culte certains font leur confirmation et que d'autres ne confirment pas, mais qu'on dit quand même que c'est la confirmation), mais ayons confiance que les ministres savent clarifier les choses. En revanche cela n'enlève pas le problème que la présentation reste, dans ce cas de figure un baptême sans en être totalement un. La différence entre les deux me semble bien difficile à tracer. Si comme l'écrit Philippe être baptisé "ne donne pas un avantage particulier sur les autres"et si les non-baptisés "ne sont pas moins membre de l'Eglise et moins enfants de Dieu que ceux qui l'ont été" et si lors de la présentation, "il s'agit d'appeler la bénédiction de Dieu sur l'enfant et sa famille, pour les parents de prendre un engagement, et pour la communauté de les accueillir dans la famille chrétienne", quelle différence avec le baptême ? et en quoi le baptême est-il encore nécessaire ou utile ?
Si au final être baptisé ou non ne change rien pour l'enfant, et si comme me le précisait Philippe "le fait d'être baptisé ou non ne va pas déterminer la capacité de Dieu d'intervenir dans la vie de la personne", n'est-ce pas rendre le baptême inutile et inefficace ? C'est ce que conclut l'auteur: "Le baptême ne change rien dans la vie du baptisé dans le cas d'un baptême d'enfant. […] La différence se marque plus tard lorsqu'il y a un engagement volontaire ancré dans la foi lors de la confirmation ou du baptême d'adulte."
Il me semble que la présentation gagne tout son sens en n'étant pas proposée comme un moyen terme entre le baptême et le non-baptême mais comme une démarche tout à fait différente. Et c'est là que nous nous rejoignons Philippe et moi il me semble. Comme l'a écrit Carolina Costa: "l'essentiel reste toujours dans le sens de la demande et de la démarche des familles". Au ministre donc de discerner s'il s'agit plutôt d'une demande de baptême ou de présentation. Mais gardons-nous de proposer la présentation comme un moyen terme confus entre le baptême et le non-baptême. D'autant que la présentation ne permet pas de sortir de l'opposition baptême / pas baptême, puisque choisir la présentation revient à prendre l'option "pas baptême". Mais au final… baptême ou pas baptême à quoi bon se poser la question si ça ne change rien ?


La présentation et le baptême: l'éclairage des Pères 

La différence entre la présentation et le baptême réside dans la dimension du sacrement. La présentation est certes une bénédiction, un accueil et en cela il est un geste magnifique, beau et porteur de sens. Pour les Pères le sacrement est, tout comme pour les Réformateurs qui en sont les héritiers, signe visible d'une grâce invisible. Mais il comporte également une efficacité, à savoir que pour les Pères la Parole est performative. La Parole fait ce qu'elle dit, au sens où dans la Genèse "Dieu dit… cela fut". Toutefois, les Pères grecs n'entrent pas dans la logique ex opere operato de la théologie catholique (en résumé, le sacrement est opérant en lui-même indépendamment de toute circonstance extérieure). Pour les Pères grecs le sacrement est efficace, mais la foi (ou en l'occurrence le manque de foi) peut limiter l'effet de celui-ci. On évite ainsi de tomber dans une idée magique du sacrement et du baptême comme une protection divine posée sur l'enfant lui assurant bonheur, santé et prospérité.
Cependant l'enseignement des Pères affirme que le baptême détermine la capacité de Dieu à intervenir dans la vie de la personne. C'est d'ailleurs pour cela que le baptême a été institué: le baptême est l'intervention de Dieu dans la vie de l'homme. Pour les Pères le baptême:
  • Réconcilie l'homme avec Dieu et l'établit dans Son intimité (Nicolas Cabasilas)
  • L'homme réintègre, de manière potentielle, l'état adamique originel (Syméon le Nouveau Théologien)
  • Retrouve la familiarité avec Dieu perdue à la chute (Grégoire de Nysse)
  • L'homme revêt le Christ, comme dit dans Galates 3,27
  • Il devient participant de Dieu (Cyrille de Jérusalem) et conforme à Lui (Jean Chrysostome) ; cette idée se retrouve également chez Calvin.
  • Il reçoit l'adoption filiale (Marc le Moine) et entre dans la famille de Dieu (Grégoire de Nysse)
  • La plénitude de la grâce et de la vie lui est communiquée (Marc le Moine)
  • Et Denys l'Aréopagite pour conclure qui dit que le baptême est moins notre naissance en Dieu que la naissance de Dieu en nous. (Denys l'Aréopagite, Hiérarchie Ecclésiastique, II, 1.) 
Ainsi en résumé, si la présentation est un geste porteur de sens, le baptême est quand à lui porteur de puissance. Calvin ne dit d'ailleurs pas autre chose lorsqu'il affirme que le baptême remet de manière effective le péché originel et qu'il sanctifie le baptisé.
Dans le catéchisme de Genève de 1545, il affirme que le baptême:

  • Purifie du péché (Q. 325) "Dieu ne promet pas en vain. Par quoi il est certain qu'au baptême la rémission des péchés nous est offerte et que nous la recevons". (Q. 328)
  • Mortifie notre ancienne nature pour nous faire revivre en Christ (Q. 326)
  • Nous revêt de Jésus-Christ et confère l'Esprit Saint (Q. 331)
  • Nous incorpore à l'Eglise chrétienne (Q. 74 du catéchisme de Heidelberg)

En conclusion
Le baptême et la présentation ne sont pas des réalités du même ordre. Selon moi il convient d'être très clair à ce sujet si on propose baptême vs. présentation ou lieu de baptême vs. pas baptême. Car en réalité même en ajoutant la présentation à l'équation, cela revient quand même à la question baptême vs. pas baptême. Choisir la présentation, c'est choisir de ne pas baptiser. Sans quoi il faut admettre que dans la pratique la présentation est trop souvent vue comme un demi-baptême, baptême léger, baptême sec… ou tout autre qualificatif inapproprié qu'on lui donne parfois, et dans tout les cas un moyen terme douteux. Le geste de la présentation est trop beau et fort pour qu'il soit tinté d'une image de baptême au rabais comme compromis lorsqu'on arrive pas à se décider.

Je remercie Philippe pour son article qui m'a permis de me replonger dans la théologie sacramentelle des Pères de l'Eglise et suis sûr qu'il ne verra dans cette réponse que le témoignage de ma profonde amitié.

dimanche 14 juin 2015

Prouver l'existence de Dieu ?

par Mgr. Kallistos Ware




Dans le Credo, nous ne disons pas : « Je crois qu’il y a un Dieu », mais : « Je crois en un seul Dieu. » Entre croire que et croire en, il y a une différence cruciale. Bien sûr, je peux croire que quelqu’un ou quelque chose existe, mais cela n’aurait aucun effet sur ma vie. En revanche, si je dis à un ami cher : « Je crois en toi », je vais beaucoup plus loin que le simple fait de reconnaître qu’il existe. « Je crois en toi » signifie : je me tourne vers toi, je compte sur toi, je mets ma confiance en toi, j’espère en toi. Et c’est ce que nous disons à Dieu dans le Credo.
La foi en Dieu n’a rien à voir avec cette certitude logique que nous atteignons dans la géométrie euclidienne. Dieu n’est pas la conclusion d’un processus de raisonnement ni la solution d’un problème mathématique. Croire ne veut pas dire que nous acceptons la possibilité de son existence parce que qu’elle nous a été « prouvée » par quelque argument théorique. 

Croire en Dieu, c’est mettre notre confiance en Quelqu’un que nous connaissons et que nous aimons. Avoir la foi, ce n’est pas supposer que quelque chose est vrai, c’est avoir la certitude que Quelqu’un est là, présent.

La foi n’est donc pas une certitude logique, mais une relation personnelle. Puisque cette relation est encore très incomplète en nous et qu’elle a continuellement besoin de grandir, la foi peut très bien coexister avec le doute. La foi et le doute ne s’excluent pas mutuellement. Nous devons faire nôtre ce cri : «  Seigneur, je crois ! Viens en aide à mon manque de foi ! » (Mc 9,24). Il restera pour beaucoup d’entre nous notre prière constante jusqu’aux portes de la mort. Cependant douter ne veut pas dire manquer de foi. Cela peut même signifier le contraire : que notre foi est bien vivante, qu’elle est en train de grandir. Car la foi ne suppose pas d’être content de soi, mais de prendre des risques ; elle n’implique pas de se fermer à l’inconnu, mais de l’affronter avec audace. Comme le dit à juste titre Thomas Merton :

 «  La foi est une source de questions et de combat avant de devenir une source de certitude et de paix. »

La foi se transforme alors en une relation personnelle avec Dieu. Une relation encore incomplète et hésitante mais néanmoins réelle. La foi, c’est connaître Dieu non pas comme une théorie ou un principe abstrait, mais en tant que personne. Et connaître une personne, c’est beaucoup plus que d’avoir des informations sur elle. Connaître une personne, c’est essentiellement l’aimer. Il ne saurait y avoir une vraie connaissance d’autrui sans amour mutuel. « Il peut fort bien être aimé, mais pas pensé. C’est par l’amour qu’on peut le saisir, le retenir, jamais par la pensée » (Le Nuage d’inconnaissance, chap. VI)

Dieu est Celui que nous aimons, notre ami personnel. Nous n’avons pas besoin de prouver l’existence d’un ami personnel. «  Dieu, écrit Olivier Clément, n’est pas une évidence extérieure, mais l’appel secret en chacun de nous. » Si nous croyons en Dieu, c’est parce que nous le connaissons directement d’expérience personnelle, non par des preuves logiques. Il convient, toutefois, de distinguer entre « expérience » et « expériences ». L’expérience directe peut exister sans être pour autant accompagnée d’expériences spécifiques [expériences sensibles (NDE) ]. Beaucoup ont cru en Dieu à cause d’une voix ou d’une vision, comme celle que reçut saint Paul sur le chemin de Damas (Ac 9,1-9). Bien d’autres, toutefois, ne sont jamais passés par ce genre d’expériences ; cela ne les empêche pas d’affirmer qu’il y a, présente dans leur vie comme un tout, une expérience plénière du Dieu vivant, une conviction qui existe à un registre plus fondamental que tous leurs doutes. Même si, contrairement à saint Augustin, Pascal ou Wesley, ils ne sauraient indiquer un endroit ou un moment précis, ils peuvent déclarer avec confiance : Je connais Dieu personnellement.


WARE Kallistos, Approches de Dieu dans la voie orthodoxe, Paris - Pully, Cerf - Sel de la Terre, 2004, p. 53-57

Pour la présentation de Kallisots Ware cliquez sur cet article.